Une série à propos de la ruralité, du profane et du sacré. De la façon dont ces concepts ont façonnés le paysage et notre perception.

Permanence et mutations du paysage

Note d'intention — Pascal Liénard

Le paysage que l’on pouvait observer hier a évidement évolué avec l’homme et ses besoins, ses conceptions, ses croyances, sa présence même à l’intérieur du paysage : le fait d’y vivre, d’y travailler, il ne fait aucun doute qu’il est façonné par l’homme lui-même, physiquement, mais également de part sa perception, par son regard.
Il y a aussi le temps, qui est lui-même intrinsèquement lié à l’espace, au lieu. Le paysage -ou le territoire- où l’on vivait, que l’on subissait parfois en fonction des rythmes agri-culturels et du travail, est aujourd’hui vu à travers la mesure linéaire et calibrée de nos sociétés contemporaines. Nous n’habitons plus aujourd’hui le paysage de la même façon qu’hier.

Ces lieux que l’on pense naturels ne le sont plus réellement, ils sont devenus pour la plupart des parcs, des parcs naturels ou nationaux, des réserves. La main de l’homme les aura protégés de l’extérieur, de lui-même, du temps, en les figeant. Mais ces lieux naturels sont bien entendus par là-même devenus artificiels, temporaires, et ils n’existent que par le regard qu’on leur porte. Ils sont pris, malgré l’intention inverse, dans un processus de transformation tout en ayant perdu leur temporalité propre.

Dans cette série se juxtapose ces éléments, qu’ils soient physiques (le paysage-l’habitat), temporels (ancien-nouveau) ou symboliques (sacré-profane, lieu céleste-lieu terrestre). C’est dans cet espace situé entre la mise en exergue de ces éléments et le constat que j’ai envisagé la création de cette suite d’images : comme un moment suspendu entre un passé et un présent d’une ruralité mouvante, les cycles des éléments et le rythme de l’homme, entre le religieux et le profane, la mémoire et l’oubli. L’un étant l’écho de l’autre, l’un englobant l’autre. Ma démarche photographique est sans doute influencée par les New Topographics, mon regard lui même influencé par mon métier de designer-graphiste, et le fait que j’ai mené cette reflexion en tant qu’habitant, citoyen, dans mon environnement proche, local, en posant un regard distancié et en confrontant les éléments que j’ai sous les yeux. Bien que cette démarche prenne ses racines localement cette suite d’image ne tend pas à décrire la spécificité d’un territoire. Je l’ai pensé comme une oscillation entre les traces d’une paysannerie d’un hier encore teinté de mélancolie et un présent anxieux qui s’éloigne de ses racines naturelles. Une série d’images qui peut se lire par paires, comme un écho, un miroir.

Les hommes laissent leurs traces dans ces paysages, parmi ces traces il y a des constructions diverses, agricoles, des routes, des sentiers, des arbres solitaires, des champs, il y a aussi des lieux dits sacrés, représentés par des chapelles : je réduis ces éléments religieux à leur forme architecturale, blanche, greffée de force dans le paysage, ou parfois que le paysage reprend, ou que l’homme oublie. Je les confronte avec d’autres éléments profanes, tout autant greffés de force dans le paysage et oubliés. Je fais répondre la présence acquise des uns à d’autres éléments, l’un et l’autre pouvant être réduits à une entité formelle à qui l’on prête des valeurs sociales, contemporaines à leur intégration dans le paysage, volontaire ou non-intentionnelle.
Ces éléments religieux avaient étés érigés à certaines fins, et le rapport entretenu par les individus à ces espaces n’existe plus tel qu’il était. Ces lieux que l’on pouvait dire anthropologiques, historiques, relationnels, identitaires, deviennent-ils des “non-lieux” ? Le sont-ils déjà, au même titre que des réseaux autoroutiers, des points de transits ou des centres commerciaux ? Quel rapport avons-nous aujourd’hui avec ces espaces, si ce n’est que la plupart des individus ne font qu’y passer, y transiter. Ces lieux, le paysage étant mis à distance par les routes qui le traverse. Par là même, celui qui y vit, qui y a son quotidien s’y sent prisonnier, oppressé. Est-ce cette temporalité d’entre deux perceptions qui génère ce sentiment : le lieu crée l’identité, mais le lieu est devenu passage. Peut-on encore inscrire une histoire, une identité, des relations en ces lieux ?

Les guides touristiques, les publicités et les images que nous produisons mettent en avant l’aspect contemplatif d’un paysage, ce qui revient à dire le regard de l’individu lui-même. Voyons-nous réellement le paysage tel qu’il est ? Les valeurs font leur chemin, mutent, s’influencent.
Qu’y a t’il derrière cet horizon où le ciel (sacré) et la terre (profane) se touchent, ou derrière le manque d’horizon, derrière une porte qui ne mène nulle part, un mur, un épais brouillard qui cache un paysage prêt à naître à l’existence, une clôture, une route où l’on s’est arrêté, figé. Est-ce que l’on espère y trouver une promesse de demain ou est-ce l’hier qui engloutit l’espace. Deux couloirs dans un espace ténu où l’on avance sans voir, dans une temporalité qui paraît figée à notre échelle, un décor pourtant en devenir et où s’entrecroise les différentes strates.